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Mais pourquoi "Rahan" est-elle une BD culte ?

La couverture du Hors-série "Rahan 3D". (Courtesy Huberty Breyne)

De Blutch à Blain, plusieurs dessinateurs portent aux nues le Cro-Magnon blond né dans "Pif Gadget", qui fait l'objet d'une exposition à Paris. Explications.

Par Arnaud Gonzague

Publié le 21 décembre 2017 à 17h52

 Visite dans l’atelier de Christophe Blain, bédéaste génial 

Comme tous les arts, la bande dessinée compte des chefs-d’œuvre ignorés, sous-estimés, voire raillés. Et comme dans tous les arts, ces derniers sont défendus par des aficionados d’autant plus enragés d’amour qu’ils luttent pour la reconnaissance d’artistes injustement méprisés. «Rahan», la série créée en mars 1969 par Roger Lécureux (scénario) et André Chéret (dessin) dans «Pif Gadget» fait partie de ces oeuvres-là. Cultes, forcément cultes.

Longtemps regardée comme une série B, presque au niveau des «Zembla» et «Blek le Roc», «Rahan» figure depuis quelques années au Panthéon des quadras et des quinquas qui l’ont dévoré dans leurs jeunes années. Ceux-là sont intarissable sur le coutelas d’ivoire, le slip en peau de bête, le collier à cinq griffes, la blondeur incongrue, le cri tarzanoïde («Rahaaaaa!») et les pectos bandés du fils de Craô. Une certaine idée de la virilité qui s’accompagne, chez certains, d’émois durables liés aux plastiques des créatures (Onoo, Naouna) entourant notre héros.

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PIF est de retour (avec son gadget)

Gageons que l’exposition des planches de Chéret, que la galerie parisienne Huberty & Breyne ouvre à partir de ce vendredi 22 décembre*, bénéficiera d'un engouement qui n'a fait que grandir au fil des ans.

"'Rahan' n’a aucun équivalent dans la BD pour enfants"

« Roger Lécureux est tout simplement le plus grand scénariste de BD de la planète», martèle Jean-François Lécureux, son fils, qui tâte lui-même du scénario de «Rahan» depuis la mort de son père en 1999.

“Il a produit environ 40.000 planches au cours de sa carrière – c’est plus que tous les autres ! – et inventé, outre "Rahan", des séries cultes comme "Les Pionniers de l’espérance" [1945-1973, avec l’immense Poïvet au dessin, NDLR] ou "Galax". Il lui arrivait de travailler sur neuf histoires en même temps dans le même mois! Mais il n’aimait pas se mettre en avant, ce n’était pas son genre.»”

RAHAN : "Le Courage et la Peur", planche à l'encre de Chine. 

©Courtesy Huberty Breyne

« Rahan » compte aussi et surtout parmi ces œuvres qui ont ébloui l’enfance de quelques artistes fort célébrés par la critique aujourd’hui. Il suffit de se plonger dans le très autobiographique premier tome du «Petit Christian» (1998) pour découvrir que Blutch enfant se liquéfiait d’admiration devant le Cro-Magnon blond… mais pas sa maman qui trouvait le dessin «moche» et flanquait ses «Pif Gadget» à la corbeille. De même pour Boulet, qui a compris, en un gag mémorable, que Rahan était au fond une sorte de McGyver du néolithique.

On a visité l’atelier de Christophe Blain, bédéaste génial

Et si vous branchez l’un des plus grands de sa génération, Christophe Blain, sur le fils des âges farouches, vous ne pouvez plus le faire taire! L’auteur des séries «Gus» et «Isaac le Pirate», né en 1970, raffole non seulement des récits de Lécureux, mais aussi du dessin de Chéret.

“C’est bien simple, tranche-t-il. J’ai beau chercher, pour moi, "Rahan" n’a aucun équivalent dans la bande dessinée pour enfants. Et aucun suiveur! Bien sûr, si on le découvre adulte, on peut passer à côté. Mais pour un enfant, c’est d’une audace folle, le scénario et la mise en scène se renouvellent constamment. Vraiment, on parle là d’un chef d’œuvre.»”

RAHAN : "Plus vite que le zèbra", planche à l'encre de Chine. 

©Courtesy Huberty Breyne

"La bestialité des hommes est remarquablement montrée"

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Pour Blain, le grand mérite de «Rahan» est de déployer, derrière une apparente fluidité, des histoires étranges, inquiétantes, parfois effrayantes, toujours aux confins du fantastique.

“Il met en scène des bras arrachés qui laissent des moignons purulents, une femme au visage rongé par les fourmis, ou bien Rahan faisant une chute au milieu d’une cohorte de squelettes… La violence, la bestialité des hommes sont remarquablement montrées. A 7 ou 8 ans, c’est la première fois que vous voyiez voit un truc comme ça !»”

 

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D’autant que, comme les connaisseurs le savent, Lécureux n’aligne pas les poncifs du cinéma d’épouvante pour produire de l’émotion facile. Dans «Rahan», il n’y a pas de surnaturel: la rationalité triomphe toujours face à l’obscurantisme, entretenu notamment par les chamanes («Pif Gadget» appartenait au Parti communiste, ne l’oublions pas).

Pour Jean-François Lécureux :

“Rahan est un jeune qui doute, expérimente, réfléchit, comprend et a la générosité de transmettre ce qu’il sait à son prochain. Il n’y a pas de magie, mais la construction d’une société plus heureuse. Je pense que mon père a inventé Rahan après m’avoir vu, à 11 ans, dans ma cabane dans la forêt de Sénart, en train de clouer des planches et ficeler des pierres…» ”

"Une sensualité presque lubrique"

Mais « Rahan », c'est aussi bien entendu, le trait d’André Chéret. Longtemps jugé comme un dessinateur un peu secondaire, il a quand même produit quelque 3600 planches, dont certaines s’écoulent aujourd’hui sur le marché entre 3000 et 16.000 euros. Christophe Blain insiste:

“Son dessin au pinceau a une apparence classique, mais il ne l’est pas. Pas du tout. Il a des trouvailles géniales pour faire croire à l’existence de ses personnages. Et ses choix de couleurs sont fous – certaines tribus sont bleues, d’où il sort, ça? Je me souviens des gravillons collés à la corne du pied de Rahan ! La matière de Chéret est d’une sensualité inouïe, presque lubrique. Les feuilles, l’eau, la roche, le bois… tous ses matériaux sont traités de manière frontale, sans triche. Ça vous marque à vie.»”

Rahan : "la Mangeuse d'Hommes" (couverture). 

©Lécureux - Huberty Breyne Gallery

Blutch, Boulet, Blain et ses autres groupies vont bientôt avoir des nouvelles du beau gosse des cavernes. En 2019, il fêtera ses cinquante ans - occasion, peut-être, de faire enfin l’objet d’un long-métrage de cinéma.

“En 2001, la réalisateur Christophe Gans était partant pour le faire, mais le projet a capoté pour des raisons incompréhensibles, se souvient Jean-François Lécureux. Un autre scénario est déjà coécrit avec Matt Alexander [duo de scénaristes qui ont notamment adapté "Blueberry", NDLR]. Nous sommes en attente d'un producteur.»”

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Ah oui, Craô-le-Sage a de quoi être fier de son fiston.

Arnaud Gonzague

* Jusqu’au 27 janvier 2018, 91 rue Saint-Honoré, Paris Ier, https://www.hubertybreyne.com

Arnaud Gonzague

Journaliste